Entretien avec un historien spécialiste du patrimoine radiophonique sur la singularité du château d'Enjaux et l'histoire de Radio Toulouse.
Sur la commune de Saint-Agnan, dans le Tarn, un château en ruine garde la mémoire d’une aventure technique et culturelle méconnue : celle de Radio Toulouse, qui fut dans les années 1930 la station privée la plus puissante de France. Pour comprendre pourquoi cet édifice mérite qu’on s’y arrête, nous avons interrogé Bertrand Lacaze, historien indépendant spécialisé dans le patrimoine industriel et radiophonique du Sud-Ouest, auteur de plusieurs conférences locales sur l’histoire de la TSF en Occitanie. Il nous reçoit pour évoquer ce que ce site raconte encore aujourd’hui.
Un château tarnais au passé seigneurial
Q. Pour commencer, pouvez-vous situer le château d’Enjaux dans son contexte géographique et historique ?
R. Le château d’Enjaux se trouve sur la commune de Saint-Agnan, un petit village d’environ trois cents habitants situé dans le Lauragais tarnais, cette région agricole du sud-ouest du département historiquement associée à la culture du pastel et parfois surnommée le « grenier du Languedoc » ou le « Pays de Cocagne ». Le bâtiment lui-même remonterait probablement au XVe siècle selon les sources disponibles. Selon la tradition locale, il serait mentionné, au XVIIe siècle, dans une correspondance attribuée à la Marquise de Sévigné — un lien qu’il faut toutefois prendre avec prudence, cette source restant unique et la Marquise étant historiquement associée surtout à la Bretagne et à la Provence. Mais ce qui rend Enjaux vraiment singulier, ce n’est pas son passé de demeure seigneuriale : c’est sa seconde vie, au XXe siècle, comme centre d’émission radiophonique.
Le village de Saint-Agnan tire d’ailleurs son nom de son église, dédiée à saint Anien, évêque d’Orléans au Ve siècle. Une église existait déjà à cet emplacement dès le XIVe siècle, avant d’être entièrement reconstruite dans la seconde moitié du XIXe siècle, près du cimetière actuel. C’est dans ce cadre rural et discret que le château va, quelques décennies plus tard, devenir le théâtre d’une aventure radiophonique d’ampleur nationale.
De la fondation de Radio Toulouse au rachat du château
Q. Comment un château tarnais isolé s’est-il retrouvé au cœur de l’histoire de la radio française ?
R. Il faut remonter au 16 avril 1925, quand Radio Toulouse commence à émettre, à l’initiative de Léon Kierzkowski, un revendeur de récepteurs Radiola, et Jacques Trémoulet, journaliste, au sein d’une association baptisée « la Radiophonie du Midi ». À l’époque, la station émet depuis un émetteur installé sur les hauteurs de Balma, à l’est de Toulouse. C’est en 1930 que Kierzkowski et Trémoulet achètent le château d’Enjaux, à Saint-Agnan, pour y installer un nouveau centre d’émission — un choix qui précède l’incendie de Balma, il ne faut pas confondre les deux événements. Le choix de la campagne tarnaise n’est pas anodin : il fallait de l’espace pour les installations techniques, loin des perturbations de la ville.
Cette aventure ne sort pas de nulle part : elle s’inscrit dans un mouvement national bien plus vaste, celui de la naissance de la radiodiffusion française, dont Radio Toulouse est l’un des acteurs les plus emblématiques en région.

Les installations techniques du site
Q. Quelles installations techniques le château a-t-il accueillies exactement ?
R. Les vestiges qu’on peut encore observer aujourd’hui en disent long. Deux pylônes de cent vingt mètres de hauteur ont été érigés sur le domaine, une prouesse pour l’époque, et un bassin de quatre cents mètres cubes a été construit pour refroidir le matériel d’émission. Ce bassin existe toujours sur le site, c’est l’un des éléments les plus parlants de ce passé industriel quand on visite les lieux. Le tournant décisif survient en 1933 : un incendie détruit les installations de Radio Toulouse à Balma, et le château d’Enjaux devient alors le centre d’émission principal de la station, plutôt qu’un simple site secondaire. Dès 1934, la puissance d’émission est portée à soixante kilowatts depuis Enjaux, ce qui fait de Radio Toulouse la station de radio privée la plus puissante de France à cette date. Les émissions pouvaient être captées bien au-delà du Sud-Ouest, dans plusieurs pays européens, et jusqu’en Afrique du Nord. C’est ce dernier point qui me semble le plus frappant quand on l’imagine depuis un village comme Saint-Agnan : un signal parti d’un domaine rural tarnais pouvait, à cette date, traverser des frontières entières et être capté à des centaines de kilomètres, à une époque où la radio en était encore à ses débuts pour le grand public.
Une vie culturelle à prendre avec prudence
Q. Le château accueillait-il aussi une vie culturelle, au-delà de la seule technique ?
R. C’est un aspect qui mérite d’être mentionné avec beaucoup de prudence, car les sources dont je dispose sont uniques et peu détaillées sur ce point, contrairement à l’histoire technique de la station. Il est rapporté, selon certaines évocations locales, que des artistes comme Édith Piaf, Pierre Nougaro — le baryton toulousain, père du chanteur Claude Nougaro — ou Maurice Chevalier auraient été reçus au château ou dans son grand parc. Je resterais prudent sur le détail exact de ces passages tant qu’on n’a pas de confirmation croisée par une source indépendante, mais l’idée générale — un château rural devenu, le temps de quelques soirées, un lieu de spectacle radiophonique — correspond bien à ce qu’on sait des pratiques de l’époque, où les grandes stations organisaient des retransmissions en direct pour fidéliser leur auditoire.
La destruction de 1944 et des décennies d’abandon
Q. Que reste-t-il du château aujourd’hui, et pourquoi a-t-il fini en ruine ?
R. Le château d’Enjaux est resté en ruine à la suite d’un incendie déclenché par l’armée allemande en août 1944, au lendemain de la Libération de Toulouse, dans le contexte troublé de la fin de l’Occupation. C’est une histoire assez brutale : un site qui avait porté l’essor d’une des radios les plus puissantes de France se retrouve, en une décennie à peine, réduit à l’état de vestige. Pendant longtemps, le domaine est resté à l’abandon, livré à la végétation et aux intempéries, avec pour seuls témoins ces deux emplacements de pylônes et ce bassin de refroidissement dont je parlais plus tôt.
Ceux qui souhaitent revenir sur l’ensemble de cette histoire, du rachat de 1930 jusqu’à l’incendie de 1944, trouveront un panorama complet dans notre dossier dédié au château d’Enjaux et à Radio Toulouse.

Le sauvetage du site depuis 2017
Q. Le site a-t-il fait l’objet d’une tentative de sauvegarde ?
R. Oui, et c’est une évolution assez récente. En novembre 2017, le château a été racheté par Stephen et Virginie Ferrara, un couple d’entrepreneurs locaux, avec la volonté explicite de sauver la structure de la ruine complète. Ils se sont entourés de l’architecte Guy Maronese pour mener ce projet de sauvegarde. Je n’ai pas d’information récente et vérifiée sur l’état d’avancement précis des travaux à l’heure actuelle, donc je resterai prudent sur ce point plutôt que d’avancer un chiffre ou un calendrier que je ne pourrais pas confirmer. Ce qui est certain, c’est que l’intention de préserver ce patrimoine industriel et radiophonique, plutôt que de le laisser disparaître, est déjà en soi un signal fort pour un site de cette nature. Ce genre d’initiative privée, portée par des entrepreneurs locaux plutôt que par une collectivité, illustre aussi la façon dont le patrimoine rural se sauvegarde parfois en France : au coup par coup, grâce à des passionnés qui prennent le risque de racheter une ruine sans garantie de résultat.
Pour qui souhaite explorer plus largement cette période, l’interview d’un collectionneur de postes de radio anciens éclaire, avec un regard complémentaire, ce que représentait la TSF pour les foyers de cette époque.
Découvrir le site aujourd’hui
Q. Comment le public peut-il aujourd’hui découvrir cette histoire sur place ?
R. Le château d’Enjaux fait l’objet de visites lors des Journées européennes du patrimoine, avec des événements spécifiquement dédiés à son histoire et à celle de Radio Toulouse. C’est à mon sens l’occasion la plus accessible pour le public de comprendre concrètement ce qu’a représenté ce lieu : on ne parle pas seulement d’un château ancien, mais d’un site qui a porté, l’espace de quelques années, l’une des expériences radiophoniques les plus ambitieuses de la France d’avant-guerre. Pour un village comme Saint-Agnan, avec son église dédiée à saint Anien et son ancrage dans le Lauragais tarnais, avoir hébergé un tel équipement industriel est un contraste saisissant, et c’est précisément ce contraste qui rend le lieu si intéressant à raconter.
Un cas unique dans le patrimoine français
Q. En quoi diriez-vous que le château d’Enjaux est un cas unique en France ?
R. Ce qui frappe, c’est la combinaison des éléments : une bâtisse ancienne, mentionnée selon la tradition locale dès le XVIIe siècle dans la correspondance de la Marquise de Sévigné, transformée en un point d’ancrage technique majeur pour une radio qui, à son apogée en 1934, était la station privée la plus puissante du pays. Peu de sites en France cumulent un tel écart entre leur vocation d’origine et leur usage industriel ultérieur, tout en ayant conservé, comme c’est le cas ici avec le bassin de refroidissement, des traces physiques tangibles de cette seconde vie. C’est cette double strate d’histoire — patrimoniale et technique — qui fait, je crois, tout l’intérêt du château d’Enjaux pour quiconque s’intéresse à la fois au patrimoine bâti et à l’histoire des médias en France.
Sur ce sujet, notre panorama du patrimoine rural du Lauragais tarnais permet de resituer ce château au sein d’un territoire plus large, entre bâti agricole et grandes demeures marquées par l’histoire.
