Entretien avec une guide-conférencière du Tarn sur le patrimoine du Lauragais tarnais, de Saint-Agnan au château d'Enjaux et à l'épopée de Radio Toulouse.

Sur les hauteurs du Lauragais tarnais, entre Tarn et Agout, le petit village de Saint-Agnan cultive un patrimoine discret mais dense, fait d’une église reconstruite, d’un château en ruine à l’histoire radiophonique étonnante et d’un tissu associatif qui veille sur la mémoire locale. Pour en parler, nous avons rencontré une guide-conférencière fictive du Tarn, que nous appellerons Élise Cabanel, dont les propos synthétisent ici plusieurs sources documentaires consacrées à ce territoire. Elle nous emmène, question après question, dans les recoins d’un patrimoine rural qui mérite d’être raconté.

Un territoire rural entre Tarn et Agout

Q. Pour commencer, comment décririez-vous le territoire dans lequel s’inscrit Saint-Agnan ?

R. Saint-Agnan appartient au Lauragais tarnais, une zone qui s’étend historiquement entre le Tarn et l’Aude et qui a longtemps porté le surnom de « Pays de Cocagne », en référence à la culture du pastel qui a fait la fortune de la région à la Renaissance. À l’échelle communale, Saint-Agnan fait partie de la communauté de communes Tarn-Agout, qui structure aujourd’hui l’essentiel des politiques locales, qu’il s’agisse d’urbanisme, de voirie ou de développement économique. C’est un territoire rural, encore marqué par cette identité de « grenier à blé » du Languedoc qu’on lui prêtait autrefois, et qui a su préserver un cadre de vie assez préservé, loin de la pression urbaine que connaissent Toulouse ou Castres.

Q. Justement, la démographie de Saint-Agnan semble avoir évolué ces dernières années. Que peut-on en dire ?

R. C’est un point intéressant, parce qu’il semble aller à contre-courant de ce qu’on observe dans beaucoup de villages du Tarn. Selon les données de recensement disponibles, Saint-Agnan afficherait une population de l’ordre de trois cents habitants, dans une dynamique plutôt haussière sur longue période — je reste prudente sur le pourcentage exact d’une année sur l’autre, ces variations étant à vérifier commune par commune auprès de l’INSEE plutôt que reprises telles quelles. Ce qui semble plus solide, c’est la tendance de fond : plusieurs décennies de stabilité, voire de légère croissance, ce qui reste assez rare pour une commune de cette taille. On peut y voir plusieurs explications : la proximité relative avec des bassins d’emploi comme Toulouse ou Lavaur, l’attractivité d’un cadre de vie rural mais pas isolé, et sans doute aussi le dynamisme d’une vie associative qui donne du liant à la commune. Ce sont souvent ces petites structures associatives, sportives, culturelles ou patrimoniales, qui font qu’une famille décide de s’installer durablement plutôt que de repartir au bout de deux ans.

Le château d’Enjaux, joyau patrimonial de la commune

Q. Parlons du château d’Enjaux, qui est sans doute l’élément le plus singulier du patrimoine local. Que sait-on de son histoire ?

R. Le château d’Enjaux se situe sur la commune de Saint-Agnan, dans le Lauragais tarnais. C’est un édifice qui a connu plusieurs vies, et dont l’histoire ancienne reste en partie floue. On raconte, avec une certaine prudence historique puisque la source reste secondaire et non académique, que le château serait mentionné, selon la tradition locale, dans une correspondance attribuée à la marquise de Sévigné — un point qu’il faut accueillir avec circonspection, la marquise étant historiquement plutôt associée à la Bretagne et à la Provence qu’au Tarn. Mais l’épisode le plus documenté et le plus spectaculaire reste celui du XXe siècle, avec l’arrivée de la radio.

Ruines du château d'Enjaux dans le Lauragais tarnais, ancien centre d'émission de Radio Toulouse
Le château d'Enjaux, racheté en 1930, est devenu après l'incendie de Balma en 1933 le centre d'émission principal de Radio Toulouse.

Q. Vous faites référence à l’histoire de Radio Toulouse. Pouvez-vous nous en dire plus ?

R. C’est vraiment le chapitre le plus étonnant de ce château. Radio Toulouse émet depuis le 16 avril 1925, à l’initiative de Léon Kierzkowski, un commerçant en récepteurs Radiola, et Jacques Trémoulet, alors jeune journaliste, au sein de ce qu’on appelait « la Radiophonie du Midi ». Le château d’Enjaux, lui, a été racheté par ces deux hommes en 1930 — plusieurs années avant de devenir le centre d’émission principal de la station, ce qui n’interviendra qu’après un événement que j’évoquerai dans un instant. Il faut se représenter ce que représentait Radio Toulouse à l’époque : dans l’entre-deux-guerres, c’était l’une des stations de radio privées les plus puissantes de France. Deux pylônes d’émission de 120 mètres de hauteur ont été installés sur le site, ainsi qu’un bassin de 400 mètres cubes destiné au refroidissement des lampes, c’est-à-dire des tubes électroniques utilisés pour l’émission. Ce bassin existe toujours aujourd’hui, ce qui donne un témoignage physique assez rare de cette aventure technique et culturelle en pleine campagne tarnaise.

Q. Quelle puissance atteignait la station à son apogée, et quel type de contenus y était produit ?

R. À partir de 1934, la puissance d’émission de Radio Toulouse atteignait 60 kilowatts, ce qui était considérable pour l’époque. C’est d’ailleurs après l’incendie des locaux de Balma, en 1933, que le château d’Enjaux — racheté trois ans plus tôt — est devenu le centre d’émission principal de la station, un point sur lequel il faut être précis pour ne pas inverser la chronologie. Sur le plan du contenu, plusieurs témoignages évoquent des artistes qui se seraient produits en direct, soit dans les studios installés au château, soit dans le grand parc qui l’entoure, parfois devant un public venu assister à ces retransmissions. Certaines sources évoquent même, toujours au conditionnel faute de confirmation croisée, le passage de figures comme Édith Piaf, le baryton toulousain Pierre Nougaro — le père de Claude Nougaro, à ne pas confondre avec le chanteur lui-même, né en 1929 et dont la carrière s’est construite après-guerre — ou encore Maurice Chevalier. On imagine assez bien la scène : un château du Lauragais tarnais transformé, le temps d’une décennie, en studio d’enregistrement à ciel ouvert, où se croisaient technique de pointe et vie culturelle régionale.

Q. Comment cette aventure s’est-elle terminée ?

R. De façon assez brutale, malheureusement. Le château d’Enjaux a été incendié et détruit par l’armée allemande en août 1944, au lendemain de la Libération de Toulouse survenue la veille — les pylônes ont été abattus et l’émetteur détruit, ce qui a mis fin net à son activité radiophonique. C’est un rappel que ce patrimoine industriel et culturel, aussi original soit-il, reste fragile — d’autant plus fragile qu’il s’agit d’un bâtiment privé, en pleine campagne, sans les protections dont bénéficient parfois les monuments classés en cœur de ville. Selon les sources disponibles, Léon Kierzkowski aurait par ailleurs été accusé à tort de judéité pendant l’Occupation, ce qui l’aurait contraint à fuir — un épisode sombre de cette histoire, rapporté par une source unique et qu’il convient donc de mentionner avec la prudence qui s’impose. Cela dit, l’histoire ne s’arrête pas là : le château a été racheté en novembre 2017 par un couple d’entrepreneurs locaux, accompagnés d’un architecte, dans un projet de restauration qui vise à retrouver l’aspect du château tel qu’il était dans les années 1930. Des visites guidées ou des événements sont proposés occasionnellement, notamment à l’occasion des Journées européennes du patrimoine. C’est précieux, parce que cela permet au public de redécouvrir ce lieu autrement que par les seuls récits ou photographies anciennes.

Au-delà du château, le patrimoine bâti ordinaire

Q. Au-delà du château, comment qualifieriez-vous le patrimoine bâti plus ordinaire de Saint-Agnan, notamment son église ?

R. L’église actuelle de Saint-Agnan a été entièrement reconstruite dans la seconde moitié du XIXe siècle, près du cimetière. C’est un cas de figure assez courant dans le patrimoine rural du Lauragais tarnais : l’ancienne église, qui se trouvait à l’est du village, a aujourd’hui disparu, ses matériaux ayant été réemployés pour construire le nouvel édifice. C’est une pratique très répandue au XIXe siècle, quand les paroisses rurales reconstruisaient leurs lieux de culte devenus trop exigus ou trop dégradés, sans forcément avoir les moyens de conserver l’ancien bâtiment en parallèle. Cela explique pourquoi certains villages du Tarn n’ont plus de trace visible de leur église médiévale, alors que les registres paroissiaux en attestent l’existence.

Paysage rural du Lauragais tarnais avec bâti traditionnel en pierre et brique
Le Lauragais tarnais mêle pierre blanche, pierre grise et brique foraine selon les secteurs, reflet d'une géographie des matériaux propre au département du Tarn.

Q. Existe-t-il d’autres éléments patrimoniaux recensés sur la commune ?

R. Oui, la commune de Saint-Agnan compte plusieurs éléments recensés à l’inventaire du patrimoine culturel régional, même si je préfère rester prudente sur le nombre exact faute de source consolidée et publique sur ce point précis. Cela va probablement de petit bâti vernaculaire à des éléments paysagers ou funéraires, comme c’est souvent le cas dans ce type d’inventaire régional. Cette réalité, même sans chiffre définitif, donne malgré tout une indication utile : au-delà du château d’Enjaux, qui concentre l’attention par son histoire spectaculaire, il existe un patrimoine plus discret, diffus dans le bâti agricole et villageois, qui mériterait d’être mieux documenté et valorisé. C’est d’ailleurs une problématique qu’on retrouve dans nombre de villages de caractère du Tarn, où le petit patrimoine reste souvent moins visible que les monuments phares.

Q. Sur le plan des matériaux de construction, y a-t-il une identité propre au secteur ?

R. Le Tarn présente une géographie des matériaux assez marquée. La brique domine dans la vallée du Tarn, tandis que la pierre blanche caractérise les collines molassiques de l’ouest du département, et la pierre grise l’est du département. Cette diversité se retrouve dans l’architecture rurale environnante, avec des variations selon la proximité des carrières locales et des traditions de construction propres à chaque secteur. Ce n’est pas propre à Saint-Agnan en particulier, mais cela donne le cadre régional dans lequel s’inscrit le bâti local, entre briques foraines et pierres calcaires selon les hameaux.

Comment accéder à ce patrimoine aujourd’hui

Q. Comment le grand public peut-il aujourd’hui accéder à ce patrimoine et se faire accompagner dans sa découverte ?

R. Dans le Tarn, l’Association des Guides-Interprètes du Tarn, que l’on connaît aussi sous le nom « Les Guides du Tarn », regroupe des guides-conférenciers agréés par l’État — je n’avancerai pas de chiffre précis sur leur nombre exact, faute de source à jour et publique sur ce point, mais il s’agit d’un réseau structuré et actif. Ils interviennent dans les musées et sur les monuments historiques de la région, y compris dans le Pays de Cocagne, cet ensemble territorial qui englobe le Lauragais tarnais. Le Pays de Cocagne conserve d’ailleurs des traces de l’histoire cathare, des marchands de pastel, du safran et de la vigne, valorisées par des visites guidées, des ateliers et diverses animations patrimoniales locales. C’est ce maillage d’acteurs, guides professionnels, associations communales et propriétaires privés comme celui du château d’Enjaux, qui permet de faire vivre ce patrimoine autrement que par de simples panneaux explicatifs.

Q. Un dernier mot pour les lecteurs qui souhaiteraient s’investir dans la préservation de ce patrimoine local ?

R. Je dirais que le patrimoine rural du Lauragais tarnais ne survit que grâce à l’engagement conjoint des collectivités, comme la communauté de communes Tarn-Agout, et des habitants eux-mêmes, souvent organisés en associations. Que ce soit pour entretenir un petit patrimoine bâti, organiser une visite du château d’Enjaux lors des Journées du patrimoine, ou simplement transmettre l’histoire de Radio Toulouse aux nouvelles générations, chaque geste compte. Saint-Agnan est un bon exemple de ce que peut être un petit village rural qui porte une histoire aussi riche que celle de grandes villes voisines — à condition qu’on prenne le temps de la raconter, et de vérifier chaque détail avant de le transmettre.